Jean-François de Surville
(1717 - 1770)

L'explorateur


portulan - XIVè

Jean-François de Surville est né au Port-Louis en 1717 et est mort au Pérou en 1770. Ces deux dates encadrent l'existence bien remplie d'un coureur des mers de la Compagnie des Indes, explorateur de la Nouvelle-Zélande.

Il était Breton par sa mère et Normand par son père. Celui-ci, Jean, originaire des environs de Saint-Lô et aîné de huit enfants, arriva au Port-Louis en 1695, en tant que receveur des "droits de ports et havres". Il gravit les échelons jusqu'à accéder au titre envié de conseiller du roi. Veuf d'un premier mariage, Jean de Surville épousa en secondes noces Françoise Mariteau de Roscadec, fille d'un armateur port-louisien et parente de Charles Breart de Boisanger, directeur de la Compagnie des Indes Orientales. Jean de Surville et Françoise Mariteau eurent neuf enfants (six filles et trois garçons) .

Le plus jeune d'entre eux, Jean-François-Marie de Surville, naquit le 18 janvier 1717, dans la ville close du Port-Louis, et allait avoir trois ans lors du décès de son père. Il commença à naviguer très tôt au service de la Compagnie des Indes, vraisemblablement vers sa dixième année. Il fut second enseigne à bord de l'Hercule qui partit pour le Bengale le 10 avril 1740. Revenu en France, il s'embarqua pour la Chine, le 5 octobre, sur le Dauphin avec le même grade. Il fut fait prisonnier par les Anglais, le 5 février 1745. Libéré, il regagna la France en février 1746 et repartit le 25 avril 1747 sur le Bagatelle. Il fut capturé une seconde fois par les Anglais et dut attendre la fin des hostilités pour rentrer, le 8 juillet 1747.


C'est avec le grade de premier enseigne qu'il embarqua le 23 octobre 1748 sur le Duc de Béthune pour se rendre aux îles Bourbon et de France (actuelles îles de la Réunion et île Maurice) où il posséda quelques plantations. En septembre 1750, il épousa Marie Jouanneaulx, à Nantes.
Second lieutenant du vaisseau La Reine, il repartit au Bengale jusqu'au 5 juillet 1753... Puis il fut promu directement capitaine et navigua sur La Renommée (Inde et Chine) et sur La Compagnie des Indes (1757).

Jean-François de Surville fut décoré de la croix de Saint-Louis le 30 mars 1759, après s'être illustré et avoir été blessé dans les combats de la guerre de Sept Ans. En décembre 1759, après la mort de son frère, Jean-François de Surville prit le commandement du Centaure puis de La Fortune, vaisseau de soixante-quatre canons. Un accident, survenu à bord de ce bâtiment, illustre le sang-froid et la valeur de notre capitaine : alors qu'il était chargé de troupes et de passagers, le bateau présenta plusieurs voies d'eau simultanées. Surville parvint jusqu'à Fish-Bay, à cent lieues du cap de Bonne Espérance et échoua sans dommage ni pour les passagers, ni pour l'équipage, ni pour la cargaison. L'étonnement fut général car rien dans l'attitude du commandant de bord n'avait trahi le moindre sentiment de danger.

Nous savons qu'en 1766 Jean-François de Surville habitait au Port-Louis, rue des Dames. Mais l'heure de jeter l'ancre définitivement dans un havre n'avait pas encore sonné.
Admis dans le conseil de la Compagnie des Indes, il fut nommé en 1767 gouverneur suppléant de Pondichéry et commissaire du roi pour la reprise des établissements français de l'Inde.

Il appareilla du Port-Louis, le 3 juin 1767, à bord du Saint-Jean-Baptiste, navire de 650 tonneaux et de 36 canons. Au mois de novembre, il arrivait à l'Île de France puis à Pondichéry. Les gouverneurs de Pondichéry et de Chandernagor lui confièrent une mission aussi importante que délicate. Il s'agissait de s'emparer d'une " île de la mer du Sud ", distante de sept cents lieues du Pérou, particulièrement opulente et dont on pensait qu'elle avait été découverte par les Anglais. Une riche cargaison, destinée à Callao, garantissait l'incertitude de l'entreprise. Le Saint-Jean-Baptiste quitta les eaux du Gange le 3 mars 1769, avec à son bord 114 hommes d'équipage, en majorité Bretons, 27 marins hindous, un détachement de 24 soldats avec leur capitaine. Jean-François de Surville s'était attaché comme lieutenants Guillaume Labbé et Jean Potier de l'Orme, et comme premier enseigne son neveu, Hugues Jean-Marie de Surville, fils de son frère René-Louis. En juin, le navire atteignit Sumatra et fit escale à Malacca pour s'approvisionner en eau et faire quelques réparations. L'accueil des Hollandais, d'abord excellent, devint circonspect par crainte que l'expédition ne fût dirigée contre les Moluques. Fin juillet, on relâcha à Triganou, en Malaisie, ville populeuse et animée où il fut possible de se ravitailler largement en eau et en viande fraîche. Puis on reconnut les Philippines et, le 20 août, on atteignit les îles Bachi. L'accueil des indigènes fut des plus courtois mais la disparition de trois matelots décida Surville à emmener trois insulaires en otages. Le mois de septembre fut marqué par de nombreux orages, des conditions de navigation très difficiles et un nombre croissant de malades.

Enfin Surville arriva en vue d'une terre inconnue qu'il appela "Île de la Première Vue" . Le 13 octobre 1769, il mouilla dans "un havre très beau et d'une ressource infinie" qu'il baptisa "Port Praslin" en l'honneur du ministre de la Marine. Cette terre faisait partie des îles Salomon qui devaient être reconnues plus tard, en 1888, par Shortland.

Quelques Papous apparurent sur le rivage. D'abord défiants, ils s'enhardirent, s'approchèrent en pirogue du navire et acceptèrent de la toile. Dans son journal de bord (cité par H.F. Buffet), Surville décrit ainsi les indigènes : "Ils étaient de races mêlées. Certains ressemblaient aux Cafres de l'Afrique du Sud ; les autres étaient couleur de cuivre. Leurs cheveux et leurs sourcils étaient saupoudrés de chaux et certains avaient la peau gaufrée comme du cuir. Deux cercles blancs, passés l'un dans l'autre, leur pendaient à chaque oreille. Ils avaient aussi des cercles au nez et, sur le front, un coquillage gros comme un oeuf qui ajoutait encore à la férocité de leur physionomie. Ils portaient aussi des bracelets au-dessus du coude ou du poignet et des ceintures de dents humaines".
Lorsque les marins tentèrent de trouver de l'eau, les Papous attaquèrent les deux embarcations venues à terre et blessèrent de leurs flèches quelques uns de leurs occupants.
Ceux-ci ripostèrent par une fusillade qui fit plusieurs morts. Surville s'empara d'un jeune Papou d'une quinzaine d'années pour se faire indiquer une source abondante, mais, la provision d'eau faite, il ne relâcha pas l'insulaire. Son intention était de l'éduquer et de le ramener en France.

Le Saint-Jean-Baptiste appareilla le 22 octobre, après que l'on eut gravé sur un arbre auprès de la fontaine : "Anno 1769. Capitaine Surville a pris possession de ce port au nom du Roy et nommé Port-Praslin". A côté, on inscrivit : "Prenez garde aux habitants de ce lieu". Les jours suivants, nos explorateurs découvrirent l'île lnattendue et l'île des Contrariétés où une tentative de débarquement se heurta à l'hostilité des habitants. Puis ce furent trois petites îles que l'on appela les Trois Soeurs (nom qu'elles portent encore ) et les Iles de la Délivrance (probablement les actuelles Île Sainte-Anne et Île Sainte-Catherine). Le 17 décembre, Surville reconnut la Nouvelle-Zélande et s'ancra dans une baie qu'il appela Baie de Lauriston, en l'honneur du gouverneur de Pondichéry. Il donna le nom de Chevalier (gouverneur de Chandernagor) à une anse de cette baie. C'est très peu de temps auparavant que le capitaine Cook avait reconnu ces mêmes lieux qu'il avait dénommés Baie Double. Mais les deux explorateurs ne se rencontrèrent pas. Surville ne s'attarda pas en Nouvelle-Zélande mais, avant son départ, le premier janvier 1770, il réprima sevèrement un larcin commis par des indigènes (incendie des cases, enlèvement d'individus). Ces violences furent peut-être à l'origine de la vengeance dont le Malouin Marion du Fresne fut victime en 1772.

Surville gagna la mer du Sud, à la recherche de l'île, objet de son voyage. Le scorbut sévissant à son bord (plus du tiers de l'équipage était mort) et l'eau douce faisant défaut, il dut renoncer à son projet et gagner au plus vite les côtes du Pérou. Le 7 avril, il mouillait devant Chilca. Le lendemain matin, le second, Guillaume Labbé, tenta vainement de gagner la terre pour demander secours au vice-roi du Pérou. Le temps était très mauvais et une barre rendait l'accès de la côte très difficile. Surville estima que l'état de l'équipage ne lui permettait pas d'attendre (il y avait eu treize morts en quinze jours). Il prit avec lui deux matelots bretons, Julien Fleury de Saint-Malo et Louis Rigoussel de Guidel, et un timonier indien de Pondichéry, excellent nageur. Habitué aux barres du Coromandel, ce dernier parvint au rivage et porta le message au curé du pays. Pendant ce temps les deux matelots, demeurés dans la barque, s'approchèrent malencontreusement de la barre. Prise dans le tourbillon, l'embarcation se retourna, entraînant les trois hommes dans les flots. Ils se noyèrent tous les trois.

Surville fut enterré à Lima, avec les honneurs dus à son titre de gouverneur de Pondichéry. Le vice-roi du Pérou apporta une aide rapide et efficace aux malades du bord qui furent hospitalisés dans un ancien collège de Jésuites, mais il retint la cargaison et l'équipage. Ce n'est qu'en août 1772, après de nombreuses démarches et l'intervention des ministres de France et d'Espagne, que fut obtenue la mainlevée du Saint-Jean-Baptiste. Entre temps, dix-neuf marins étaient morts et vingt-cinq (dont le neveu de Surville) avaient déserté. Guillaume Labbé, devenu commandant, dut recruter soixante-trois matelots espagnols.

Il quitta Callao le 7 avril 1773 et, le 20 août, il saluait la citadelle du Port-Louis de deux coups de canon. Il ramenait à la veuve de Surville les objets personnels et les papiers de son mari mais elle ne récupérait pas le montant de sa dot qui avait été engloutie dans l'expédition. Titulaire d'une pension de 5 livres, elle vécut au 14 rue des Dames, au Port-Louis, entourée de tout un mobilier exotique. Elle mourut en 1808. Les Surville avaient deux fils. L'aîné, Jean-Louis-Marie, fut capitaine au 48è Régiment d'Infanterie et, en 1794, il fut nommé au Port-Louis. C'est peut-être son nom qui fut donné à un fort de l'île de Groix. Le second, Jean-François Marie, fit également carrière dans l'armée.

Sous le Second Empire, la dernière descendante de la famille, Armande de Surville, faisait un séjour annuel au Port-Louis.

La ville de Port-Louis ne fut pas totalement oublieuse de l'explorateur que les registres de la Compagnie des Indes qualifiaient de "grand marin, très bon soldat, propre aux grandes choses, actif, spirituel, ferme et décidé, homme de grands détails..." .
En 1967, le nom de Jean François de Surville fut attribué à une rue du quartier de Kerzo, à Port-Louis.