Saint Péran en Bretagne
vers l'an 500

Locpéran et Saint Péran, Saint Péran en Bretagne


St PéranLe culte de saint Perran (ou Peran) est largement répandu en Cornouaille britannique. Il l’est même davantage en Bretagne. En dehors du fait qu’on le trouve, comme nous le verrons, au Pays de Galles, ce qui est un argument supplémentaire à l’encontre de la théorie selon laquelle saint Perran serait saint Ciaran de Saigir.

Saint Perran n’a pas seulement un culte populaire en Bretagne, mais une place dans le culte officiel des saints du diocèse de Léon et de Tréguier. Son nom se trouve dans le calendrier du Bréviaire de Léon imprimé en 1516 : “PIERAN, évêque, Neuf leçons du Commun des Evêques Confesseurs”, et dans celui des Heures Bretonnes imprimé pour le diocèse du Léon (selon quelques les autorités en 1486, mais peut-être aussi tard que 1570) où il apparaît à la date du 5 mars comme PIERANI EPISCOPI.


Le manuscrit du Bréviaire de Tréguier (15 ème siècle) a la même écriture que le Bréviaire du Léon en 1516. Il est remarquable que le nom était orthographié dans les livres liturgiques de ces deux diocèses exactement comme dans le Livre de Domesday, bien que cette orthographe ne soit sans doute pas plus ancienne que celle du 11 ème siècle. C’est une preuve intéressante de la relation étroite entre la Cornouaille et la Bretagne du nord-ouest à travers le Moyen âge.


Saint Peran est le patron de la paroisse de Trézélidé en Léon, non loin de Morlaix. Dans l’est de la Bretagne il est l’éponyme de Saint-Peran, une trève de Paimpont, jadis un prieuré (saint Peran est maintenant le patron de la paroisse), et de Lopéran dans la paroisse de Saint-Malo-des-Trois-Fontaines, au nord-ouest de Ploermel, (le Recteur de Saint-Malo dit que le nom est prononcé Lesperan); et dans le sud nous trouvons Loperan au Port-Louis près de Lorient ; au nord il y a un Saint-Perran en Pledran, au sud de Saint-Brieuc, et une forteresse “vitrifiée” toute proche, appelée Camp de Peran, un Prat sant Peran en Paule (à l’est de Carhaix), et un bois, un château, et une lande, de Saint-Peran en Glomel, avoisinant Paule. Trébéran en Roscanvel, à l’opposé de Brest, pourrait être le Tribus Petrani du Cartulaire de Landevennec.


Les seules traditions au sujet de saint Peran que j’ai pu trouver se rapportent à la paroisse de Trézélidé, où une curieuse châsse de pierre en bordure de route se dresse près de la grand route de Saint-Pol de Léon à Lesneven, contenant une statue grossière et archaïque du saint. L’oratoire est sur un sol surélevé, dans la distance on voit les flèches du clocher de Saint-Pol. Mon ami M. Le Guennec m’a aimablement envoyé les commentaires suivants au sujet de ce monument extrêmement intéressant.


Saint Peran est le patron de l’église de Trézélidé, où il a sa statue, et une autre statue sur la croix du cimetière. Il possède aussi un oratoire sur le bord de la route au nord du bourg. Dans une petite construction élevée de six marches, dans une niche, se trouve la statue grossière du saint, tête nue, les mains levées en signe de bénédiction. Sur le côté est une pierre qui peut avoir été un lech6 et plus tard un socle pour une boite d’offrandes. De l’autre côté, à l’ouest de l’oratoire, est un une grande pierre plate, sur laquelle il y a des marques de nature ambiguë. Certains l’appellent le “Lit de saint Peran” ; d’autres disent que c’était son prie-Dieu et qu’il s’agenouilla là si longtemps que ses genoux ont imprimé ces creux dans la pierre. On fait coucher les enfants sur cette pierre, pour leur donner de la force, et leur apprendre à marcher tôt.


Comme la statue du saint est quelque peu naïve, les libre penseurs qui passent l’oratoire sont quelquefois disposés à se moquer, mais ceux qui le font sont toujours vite punis. Un homme de Saint-Pol qui se vantait de ne croire ni à Dieu ni à Diable passait un jour sur sa bicyclette, et cria avec mépris “Vieil empoté, viens faire un tour avec moi, au lieu de rester planté là comme une fleur dans un pot !” Il n’avait pas fait une centaine de mètres quand il se retrouva soudain violemment projeté à terre, comme s’il avait reçu une poussée d’une main inconnue. Il se releva, bien contusionné et effrayé, mais il avait compris la leçon, et déclara par la suite qu’il ne se moquerait plus jamais des saints, “car ils savaient comment punir les moqueur".

Quelques habitants de Santec, en chemin pour Lesneven, pensèrent que ce serait une bonne farce à jouer aux gens de Trézélidé que d’emporter la statue dans leur charrette. Cependant la blague n’aboutit pas. Ils gravirent la côte sans difficulté, mais quand ils atteignirent le tournant de Berven ils s’arrêtèrent et se trouvèrent dans l’impossibilité de progresser d’un pouce plus loin, bien qu’ils aient alternativement flatté et fouetté les chevaux qui luttaient en vain pour avancer. A la fin, ils comprirent que le saint refusait de quitter sa paroisse, et, retournant en arrière ils remirent le saint dans sa niche, promettant de racheter leur méfait en “lui donnant un nouveau manteau”, c’est-à-dire en repeignant la statue, ce qu’ils ne manquèrent pas de faire.


Une autre fois, quelques paysans, passant avec un chariot chargé de fagots se moquèrent de saint Peran, mais en furent rapidement payés de retour. Peu après, sans aucune raison apparente, les chevaux firent un écart et renversèrent le chargement entier dans le fossé, et les conducteurs durent passer beaucoup de temps à le remettre dans la charrette.


Un jour, un peintre de Saint-Pol railla le saint en passant et fit des remarques grossières au sujet de ses yeux au regard figé. Soudainement il fut saisi de douleurs déchirantes dans les yeux et devint pratiquement aveugle. Il revint en tâtonnant à l’oratoire, s’agenouilla et demanda humblement le pardon du saint. Saint Peran eut pitié de lui et lui rendit la vue. Pour montrer sa gratitude, le peintre promit de revenir chaque année avant le Pardon et de donner à la statue une nouvelle couche de peinture, ce qu’il ne manqua jamais de faire tant qu’il vécut.

Il est intéressant de noter que la tradition locale dans la paroisse de Cléder représente saint Peran comme un compagnon de saint Ké, le patron de Cléder en Bretagne et de Kea en Cornouaille, et Landkey en Devon. Un mendiant aveugle, appelé Dall an Bluz, raconta à Anatole Le Braz à Cléder que “l’un des disciples de saint Ké était saint Péran, un bon et aimable personnage. Je crois que c’est lui qui fut le messager envoyé par saint Ké au marchand de blé hargneux.”


En tout cas, continua l’aveugle, saint Péran n’était qu’un personnage subalterne. Il se tient dans son oratoire de Trézélidé comme un mendiant de grand chemin, dans sa maison ouverte couverte de blanc de chaux, et je ne pense pas que beaucoup de dons tombent dans son plateau d’argent.

Extrait de l’article du chanoine Dobble 1920
Traduction amateur de A. Pettorelli, 1998